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Ces deux premiers épisodes sont extraits du tome 1

 

 

  1. La vie n’est qu’une succession de méprises

Igor-Frédéric possédait les trois qualités fondamentales pour faire un bon professeur de piano :

  1. Il était patient.
  2. Il était vraiment patient.
  3. Il était vraiment très patient.

Seul problème, Igor-Frédéric ne trouvait pas d’élèves. À sa décharge, il faut préciser dès maintenant que la bourgade de Crépinay-sur-Loire ne comptait que 300 habitants, dont la moitié préférait aller « chez Joe », l’unique bar du coin, pour y regarder « Questions pour un champion » ou le match de football du moment.

L’autre moitié marchait en déambulateur dans le jardin de l’immense maison de retraite départementale (qui avait bénéficié du financement de la communauté de communes de Bougrefaim-sur-Loire, grâce à la politique « démocratique et participative » de ses élus locaux).

Nul besoin de préciser que ni son père ni sa mère n’étaient intéressés par ses cours. Ils avaient déjà accepté d’entendre pendant quinze ans ses gammes et ses arpèges, avec toutes les fausses notes qui en découlaient (sans parler de la Lettre à Élise, de la Marche turque et d’Hey Jude). Ils refusèrent donc poliment l’offre de leur fils, malgré la réduction de 50% qu’il leur proposait.

« Une occasion à ne pas rater », leur avait-il dit. Ils la ratèrent.

Il restait en réalité deux élèves potentiellement intéressés par les cours de piano prodigués avec amour, passion et dévouement passionné par Igor-Frédéric.

Sur les deux élèves chanceux du quinquagénaire, le premier s’appelait Jean.

Jean était un retraité survitaminé, surbooké, toujours «à fond les ballons» comme il aimait à le dire en propulsant son poing droit devant son poing gauche à la manière d’un boxeur. Il venait en jogging, portait un bandeau sur le front et deux bracelets-éponges aux poignets car il enchaînait toujours avec une séance de tennis.

L’autre s’appelait Alexandre et contrairement à ce que laissait présager son prénom, il était de taille minuscule.

Alexandre était un adolescent prépubère tourmenté par de grandes questions métaphysiques : le piano est-il la preuve de l’existence de Dieu ou est-ce Dieu qui est la preuve de l’existence du piano?

Alexandre portait constamment un costume sombre et une chemise en lin, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il pleuve.

« Je suis harassé », disait-il souvent à Igor-Frédéric (ce qui avait l’art de l’agacer), non sans avoir pris au préalable un air de chien battu (Alexandre venait d’une famille d’aristocrates).

Igor-Frédéric lui répondait toujours… non en fait, il ne répondait rien, car il espérait pouvoir profiter un jour de la piscine du manoir familial.

Ses deux élèves considéraient qu’ils n’avaient pas le temps de prendre un cours par semaine. Ils venaient donc une fois tous les quinze jours et s’acquittaient d’un tarif de 20 euros la séance.

Pour fixer son tarif horaire, Igor s’était aligné sur les prix d’une bourgade de 300 âmes, à partir d’un baromètre admis à l’unanimité par tous ses habitants : le prix de la bière.

Selon un raisonnement assez simple, la bière coûtant 2 euros, on estimait qu’en une heure, il était possible d’en boire une dizaine, ce qui revenait à un total de 20 euros. En toute logique, l’argent non consacré à cette noble activité pourrait servir à payer une autre activité. D’où ce tarif plus que raisonnable de 20 euros de l’heure.

Igor-Frédéric gagnait donc 40 euros tous les quinze jours, ce qui lui faisait 80 euros par mois pour vivre.

Il s’en était admirablement sorti jusqu’à l’âge de cinquante ans en travaillant durement pendant ses séances de méditation, ses ballades en plein air et ses intenses occupations littéraires. Il avait parfois donné quelques cours de piano avec un dévouement passionné, comme il se plaisait à le dire à son for intérieur, n’ayant personne d’autre à qui parler.

Il avait également beaucoup pris sur lui en acceptant la rente parentale qu’il présentait toujours comme un « lourd héritage à porter » lorsqu’on lui posait la question de sa subsistance.

Igor-Frédéric avait donc fait des efforts considérables pour concilier toutes ces contraintes, jusqu’à ce que ses parents décèdent.

Par un matin d’automne pluvieux (et venteux), dans cette généreuse bourgade de Crépinay-sur-Loire, il se produisit un événement qui n’arrive jamais, aux dires de l’accordeur de piano M. Bémol (il était de nature pointilleuse, comme beaucoup d’accordeurs, et ajoutait souvent un bémol à ses phrases) : le piano à queue des parents d’Igor-Frédéric s’effondra sur le corps repu de son père qui n’avait rien trouvé de mieux, après s’être gavé de dinde farcie, de revisser l’un des pieds du piano. La mère d’Igor l’avait retrouvé étendu sur le sol (ou avait plutôt retrouvé ses deux jambes) sous l’immense meuble noir qui, du coup, était resté en parfait état. La mère d’Igor, qui venait pour sa part d’avaler une crêpe au sucre, se dit que l’ironie du sort était parfois bien ironique, mais cette réflexion fut de trop pour son petit cœur fragile. Elle fit une crise cardiaque.

La mort n’apporte pas que son lot de mauvaises nouvelles. Pour la première fois dans leur vie, les parents d’Igor entendirent leur fils. La preuve, dans le testament qu’ils lui avaient laissé.

À maintes reprises, Igor-Frédéric leur avait parlé de l’héritage familial comme de quelque chose « d’un tout petit peu… enfin, pas très léger… disons légèrement… vous comprenez ce que je veux dire? »

Ses parents l’avaient compris. Une grande partie de la fortune familiale revint donc à la municipalité de Crépinay-sur-Loire qui en profita pour construire une seconde maison de retraite high-tech. Le maire, Gaspard Dupont, avec sa profondeur de vue habituelle, pensait qu’il fallait « anticiper dès maintenant le vieillissement des baby-boomers ».

Igor-Frédéric avait omis de préciser que par « héritage », il entendait le poids des exigences parentales, pas leurs millions.

« La vie n’est qu’une succession de méprises », avait conclut M. Bémol, après avoir remis en état le somptueux piano à queue Bechstein de la demeure parentale (pour la modique somme de 3400 euros).

Igor-Frédéric reçut tout de même la maison de ses parents en héritage et s’y installa. Il dut payer de sa poche le déménagement du piano et se retrouva en fin de compte avec 80 euros par mois de revenus. Ces derniers n’avaient pas évolué depuis trois ans, malgré ses efforts constants pour sourire chaque année au bal de Crépinay- sur-Loire.

Évidemment, cela ne couvrait pas le coût de la nouvelle taxe foncière et taxe d’habitation qu’il devait payer, sans parler des menus travaux d’entretien qu’il aurait été incapable de faire lui-même.

Igor n’avait donc plus le choix. Frédéric non plus. Igor s’entretint avec Frédéric et Frédéric avec Igor. Ils parvinrent à se mettre d’accord et prirent une décision radicale qui fit basculer à jamais la vie jusque-là plutôt ennuyeuse (il faut bien le dire) du quinquagénaire.

Igor-Frédéric allait partir en quête de nouveaux élèves.

Fort de cette résolution, il s’endormit le cœur battant, laissant Igor converser avec Frédéric une bonne partie de la nuit.

 

 

 

 

 

  1. Rêves de grandeur

 

Dans ses rêves de cette nuit-là, Igor se vit dans une salle immense, au dernier étage d’un manoir du XVIIIème siècle.

On l’accueillait en grande pompe, avec des buffets couverts de mets raffinés (il adorait les boulettes de viande à la sauce tomate), du champagne coulant à flot (de la gamme « Monop’champ », bio de surcroît). Un tapis rouge conduisait au pied d’un piano à queue entier Steinway.

Monsieur Bémol lui faisait une révérence particulièrement révérencieuse en lui signifiant qu’il venait de l’accorder (et ne lui prenait rien, c’était « cadeau », « ça me fait plaisir », « c’est tellement normal », « ah non, pour les 3400 euros du Bechstein, ça va pas être possible là »). Il laissait désormais la place au Maître.

Ce dernier portait une immense queue de pie de deux mètres de long sur une chemise en flanelle blanche. Ses cheveux blancs ramenés en arrière faisaient penser au Karajan de la grande époque.

« Je veux la coupe d’un chef d’orchestre dirigeant le philharmonique de Berlin», avait-il dit un jour à Micheline, de chez « Micheline coiffure, tout pour vos tifs». Elle avait souri de manière figée, cherchant fébrilement dans son catalogue à quoi pouvait bien ressembler une coupe de Boche. Micheline avait été marquée par la guerre, enfin ses parents surtout mais c’était tout comme. Du coup, elle n’avait pas changé sa terminologie germanistique.

Igor-Frédéric s’asseyait lentement sur la banquette blanche particulièrement moelleuse (il avait toujours apprécié les banquettes particulièrement moelleuses). Igor jouait quelques notes exquises qui résonnaient admirablement sous les voûtes du plafond de pierre.

Au loin, il apercevait le visage émerveillé de la mère d’Alexandre.

« Lui jetait-elle des regards lubriques? », se demandait-il en jouant la Marche turque. Du coup, il avait fait un fa dièse au lieu d’un fa bécarre, mais personne ne l’avait entendu. D’où l’utilité de jouer très vite.

Il parvint ensuite à jouer La Campanella de Liszt sans aucune fausse note (ce qui ne lui était jamais arrivé dans la vraie vie), sous les regards admiratifs d’une assemblée d’élèves le suppliant de le prendre dans sa classe.

Ils faisaient la queue pour inscrire en lettres d’or leur nom sur le registre des inscriptions. Il y en avait tant qu’Igor ne savait plus où donner de la tête.

Igor était assis derrière une table d’appoint que M. Bémol s’était empressé de lui amener avant de se poster derrière lui, au garde-à-vous, tenant sa queue de pie.

La mère d’Alexandre s’était penchée au-dessus de lui en lui susurrant quelques mots doux, des mots tendres, laissant présager des plaisirs insoupçonnés :

« J’aimerais tellement que… mon fils Alexandre puisse suivre vos cours. »

Il fut réveillé en sursaut par un bruit provenant de la cuisine. Croyant que son rêve était devenu réalité, Igor fut saisi par cette effroyable pensée qu’il lui faudrait désormais se lever à 10h le matin (au lieu de midi) pour assurer tous ces nouveaux cours.

Il eut le vertige. La nausée.

Il poussa un soupir de soulagement : ce n’était qu’un rêve.

« N’était-ce pas le titre d’une vieille chanson de Céline Dion? », demanda-t-il à son for intérieur.

Son for intérieur fit la tronche. Le bruit se fit entendre de nouveau. C’était la sonnette de la porte d’entrée. Il n’était pourtant que 10h32.

D’humeur grognon (enfin, d’humeur habituelle), il enfila ses charentaises bleues, sa robe de chambre vert pomme sur son pyjama rouge et descendit en trombe les escaliers.

À demi-éveillé, nageant encore dans les eaux troubles de son rêve, Igor imagina qu’un nouvel élève venait de frapper à sa porte et qu’il ne fallait surtout pas rater cette incroyable opportunité.

Il ne la rata pas. (En charentaises bleues) C’était le laitier de Crépinay-sur-Loire.

« Combien de litres aujourd’hui? », demanda le jeune homme dont les cheveux compacts restaient figés en l’air sous l’effet d’un gel surpuissant.

Igor détestait le lait de vache, mais il ne voulait pas froisser un potentiel élève. Il entama la conversation en esquissant un sourire, ce qui, sur le visage d’Igor, signifiait qu’il ne tirait plus la tronche.

« Combien en prenaient mes parents?

– Trois par semaine. »

Le laitier avait à peine levé les yeux. Il tapotait un sms sur son iphone de la main droite tout en tenant une cagette de lait de la main gauche.

Igor-Frédéric se dit qu’à défaut d’avoir une coupe de cheveux de pianiste, le jeune homme avait déjà une bonne indépendance des deux mains.

« Donne m’en trois alors, mon petit.

— Vous leur passerez le bonjour de ma part.

— Ils sont morts il y a quinze jours.

— Mes condoléances. »

Le laitier avait toujours les yeux scotchés sur son iphone. Igor-Frédéric le trouva assez peu compatissant, mais il ne s’en offusqua pas (Il avait besoin de nouveaux élèves).

« Merci, mon petit. Heureusement, j’ai le piano pour me tenir compagnie, un bien bel instrument… je suis professeur. Tu aimes le piano?

— Oui, monsieur.

— Tu aimerais peut-être apprendre, qui sait? »
Igor esquissa de nouveau un sourire et dévoila des dents jaunâtres.

« J’apprends déjà. J’ai une application-piano sur mon iphone. Je sais jouer Hey Jude et une version simplifiée de la Marche turque en dix notes. Vous voulez entendre? »

Igor referma la porte au nez du laitier qui pianotait sur son téléphone en sifflotant et ne vit pas l’expression du professeur.

Elle était lugubre. Sinistre. Un poil désespérée.

 

 

© Editions Johanna Sebrien